Thomas MOFOLO - Chaka
1925
Quelles raisons peuvent bien pousser Thomas Mofolo à quitter la mission de Morija (Lesotho), ce 23 mars 1910 ? Seraient-ce ces rumeurs d’adultère ? Sur sa vie flotte la même brume de mystères qui opacifie ces terres noires d’Afrique australe fertiles en mythes.
Sous le trait de personnages défigurés, déréalisés par le recours intensif au lyrisme fabuleux, souvent ils visent à l’invention d’une idée qu’ils finissent par incarner. Du moins permettent-ils de nous édifier sur une période que l’Histoire n’éclaire pas. Tous nous renvoient, de manière implicite, à cette origine surnaturelle et polysémique du monde. À cette vision d’une humanité née d’un grand chaos d’images, d’obsessions et de rêves.
De la même manière, Thomas Mofolo et Chaka, son grand œuvre, ont tour à tour été célébrés par Senghor et, à sa suite, une légion d’écrivains, de poètes et de dramaturges, à l’époque témoins lucides ou acteurs engagés dans la lutte fiévreuse pour l’indépendance de leur nation qui ont, bien des années après l’écriture du roman, revisité ou détourné, se sont réappropriés pour les besoins de leurs causes respectives ce thème chakaien. Jusqu’à y percevoir, sous la plume de Senghor notamment, cette négritude que le roi zoulou semblait à lui seul personnifier.
Voilà bien une manifestation de la force et de la puissance intemporelles d’un mythe. Quelles raisons poussent donc en 1910 Mofolo, né en 1876 possiblement à Mafetenberg, à quitter la mission de Morija au cœur du Basoutoland (actuel Lesotho) où il a grandi pour vivoter par la suite d’activités commerciales peu lucratives, abandonnant du même coup la plume jusqu’à sa mort survenue en 1948 ?
L’embarras, dès la lecture du manuscrit de Chaka, éprouvé par les membres de la société des missions évangéliques de Paris qui jusqu’ici avait publié ses textes, en plus du refus catégorique de donner suite, doit y être pour quelque chose.
Présenté une première fois en 1910, le manuscrit de Chaka sera quinze ans durant plongé dans la molle léthargie du sommeil liturgique, remisé au fond des tiroirs dans la position du missionnaire caché. En 1925, il finira néanmoins par être imprimé sur cette presse de la société des missions évangéliques qui a déjà permis la publication des deux ouvrages précédents de l’auteur dans la langue vernaculaire sotho, ce qui est à porter au crédit des responsables de la mission de Morija.
Ceux-ci ont depuis longtemps créé un journal, lui aussi rédigé en langue sotho, visant à inciter l’émanation d’une littérature locale, laquelle – les premiers textes de Mofolo l’attestent – n’en est pas moins empreinte d’ironie et d’insinuations, allant insidieusement à contresens de la censure. En 1931, Chaka sera traduit en anglais. Grâce à l’entremise de Jean Paulhan, neuf ans plus tard les lecteurs français découvriront à leur tour l’épopée bantoue.
Chaka est un immense poème épique où l’action, déclinée en une suite de chapitres qui doivent être scandés comme autant de chants, fait récit. Et de l’action le roman en regorge. Rouge comme le sang que lances et sagaies font gicler des corps ennemis. Noir comme la mort et le malheur qui s’abattent irrémédiablement sur tout être osant contester le fait du prince.
Chaka c’est le grand poème épique de l’Afrique australe, prétexte grandiose dont s’empare Mofolo pour nous narrer les exploits mais aussi les méfaits d’un homme. Cet homme devenu roi est issu d’un clan sans relief. Ce clan appartient à l’ethnie zouloue. Et il faut voir comment à partir de cette poignée d’à peine 1 500 âmes, il va, d’une part unifier la nation zouloue, d’autre part bâtir, par la force assimilatrice de sa redoutable armée, un empire à même de faire trembler d’effroi les royaumes et peuples recroquevillés alentour.
Une précision, Mofolo n’était pas zoulou. Il vivait dans l’actuel Lesotho. L’empreinte que cette aura guerrière et ces pouvoirs magiques dans la mémoire collective sotho, l’auteur la tient des contes colportés par delà les générations. On ne reviendra pas sur la puissante tradition orale puisant aussi dans cette partie de l’Afrique aux sources bouillonnantes des mythes. Fasciné par le parcours de ce roi qui n’eût bientôt plus que l’exercice quotidien de la terreur pour seul divertissement, Mofolo s’est ensuite rendu en pays zoulou. Pèlerinage littéraire motivé par un souci de documentation.
La grande force de son récit, c’est d’avoir su ressusciter les rites et les codes d’un peuple, trop païen aux yeux des missionnaires tout à coup peu enclins à publier un texte qu’ils jugèrent inorthodoxe, mais plus encore d’être parvenu, à l’égal d’Homère vers lequel immanquablement notre odyssée zouloue nous renvoie, à faire ressurgir la pensée magique rythmant de manière obsessive la quête d’un être tirant sa soif de pouvoir dans un vieux désir de vengeance qui suppurait au plus profond de lui. Sous la plume de Mofolo, Chaka se plante en conquérant, tel un Bonaparte, avant de s’élever en Napoléon tyrannique et sanguinaire. Mofolo, tel un Tolstoï, en écrit la geste. Noir